Ils se sont unis, mais parviendront-ils à s’entendre ? Après d’intenses tractations, La France insoumise, Europe Ecologie-Les Verts, le Parti communiste et le Parti socialiste se sont alliés au sein de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) pour mener la bataille des législatives. Leur objectif affiché est de remporter le scrutin, d’installer un Premier ministre de gauche à Matignon et d’imposer une cohabitation à Emmanuel Macron.

La Nupes a exposé, jeudi 19 mai, les « 650 mesures » de son « programme partagé » de gouvernement, dont « 33 qui sont en nuances », selon la formule de Jean-Luc Mélenchon. Dans l’hypothèse où la coalition obtiendrait une majorité à l’Assemblée, et arriverait au pouvoir, ces « 5% » de divergences programmatiques seraient arbitrées « par le Parlement », a expliqué le chef de file de LFI.

LFI, EELV, PCF et PS espèrent, en effet, gouverner, en s’appuyant sur leurs quatre groupes distincts à l’Assemblée nationale. Mais seront-ils capables de se mettre d’accord ? L’examen des votes des députés de gauche sortants montre que, s’ils se sont rejoints sur une majorité de textes, les points de divergence n’ont pas manqué lors de la dernière législature, entre 2017 et 2022.

Une gauche fréquemment désunie 

Au cours de cette législature, la gauche a compté trois groupes à l’Assemblée nationale : un premier pour les socialistes, un deuxième pour les « insoumis » et un troisième rassemblant des députés communistes et des parlementaires de gauche de l’outre-mer. Un quatrième groupe, composé essentiellement de dissidents de la majorité présidentielle issus de son aile gauche et écologiste, a brièvement existé, entre mai et octobre 2020. Mais compte tenu de son existence très éphémère, franceinfo l’a écarté de ses analyses.

Au total, « insoumis », communistes et socialistes ont adopté une position identique sur 65% des 124 textes majeurs qui ont été soumis au vote à l’occasion de scrutins dits « solennels » – c’est-à-dire au cours desquels l’ensemble des députés est invité à s’exprimer. Les trois groupes de gauche ont donc été en désaccord une fois sur trois.

Leurs divergences apparaissent donc plus importantes que le premier secrétaire du PS ne veut l’admettre. Olivier Faure a en effet déclaré dans Le Figaro que les députés de gauche ont voté ensemble « 8 fois sur 10 » pendant la dernière législature. Mais même en considérant l’ensemble des textes pour lesquels les votes ont été comptabilisés, les groupes de gauche ne convergent qu’à 70%.

Des divergences surtout marquées avec les socialistes 

Les députés « insoumis » et communistes se sont rejoints sur 90% de leurs votes en scrutin solennel. Les rares divergences entre les deux formations marquent des désaccords de fond, notamment sur le projet de loi sur le séparatisme, adopté en juillet 2021, qui avait divisé la gauche sur la question de la laïcité. Les « insoumis » ont voté contre, les communistes ont préféré s’abstenir. Les désaccords sont au final surtout marqués entre le groupe socialiste et les deux autres groupes de gauche. Les votes des élus PS, en scrutin solennel, ne convergent qu’à un peu plus de 70% avec ceux des communistes et aux deux tiers avec ceux des « insoumis ». 

Au cœur de leurs dissonances figure notamment la gestion de l’épidémie de Covid-19. Ainsi, les socialistes ont préféré s’abstenir sur l’instauration de l’état d’urgence sanitaire, en mars 2020, alors que les groupes communistes et « insoumis » ont voté contre. Quelques semaines plus tard, en avril, la gauche s’est encore divisée. Cette fois, sur le vote du projet de loi de finance rectificative devant permettre la mise en œuvre de la politique du « Quoi qu’il en coûte » promise par Emmanuel Macron. Les communistes et les « insoumis » ont voté contre, les socialistes ont voté pour.

« Les socialistes ont davantage une culture de gouvernement. Ils vont donc plus volontiers exprimer leur opposition au cas par cas. Ils ne décident pas de s’opposer a priori, contrairement aux autres groupes qui sont plutôt dans une opposition systématique. »

Olivier Rozenberg, professeur de sciences politiques à Sciences Po Paris

franceinfo

Des députés PS (un peu) plus enclins à voter pour les textes du gouvernement

Au fil du quinquennat, les députés socialistes sont apparus plus conciliants avec la politique du gouvernement que les communistes et les « insoumis ». Le groupe PS, présidé par la députée du Tarn-et-Garonne Valérie Rabault, a voté en faveur des textes gouvernementaux dans 28% des scrutins solennels, loin devant les communistes (9%) et surtout les « insoumis » (6%).

Un positionnement assumé par les députés du groupe PS. « J’ai toujours privilégié le bon sens à la radicalité », explique Cécile Untermaier à franceinfo. Cette élue de la 4e circonscription de Saône-et-Loire, candidate à sa réélection et investie par la Nupes, est la députée du groupe socialiste qui a le plus voté en faveur des textes gouvernementaux entre juin 2017 et janvier 2022. Sur 83 scrutins solennels portant sur des projets de loi, Cécile Untermaier a voté 25 fois « pour ».

Une discipline de groupe moins marquée chez les socialistes

La socialiste Cécile Untermaier fait partie des sept députés de son groupe à avoir voté en faveur du pass vaccinal, lors du premier passage du projet de loi à l’Assemblée, le 5 janvier 2022. « Un choix qui m’a valu beaucoup de problèmes locaux », souffle-t-elle. L’élue explique s’être rangée derrière le gouvernement après avoir obtenu une exemption de pass pour les 12-15 ans. « Notre groupe avait manifesté sa volonté d’une vaccination obligatoire. Dès lors, je trouvais qu’il était contradictoire de voter contre le pass vaccinal », ajoute-t-elle.

Mais au-delà des divergences sur le fond, le scrutin sur le pass vaccinal révèle surtout les différences de fonctionnement des groupes de gauche. Là où le groupe socialiste a voté en ordre dispersé, les « insoumis » et les communistes ont fait corps avec une quasi-homogénéité des votes de leurs députés.

Sur les cinq années de la législature, les votes du groupe de La France insoumise ont été identiques dans 98% des scrutins solennels. Les députés encartés au PCF ont également eu des votes très homogènes : à près de 93%. Mais il en va tout autrement des membres du groupe socialiste qui n’ont voté d’une seule voix que dans 68% des scrutins.

« L’intérêt de notre groupe, c’est que nous pouvons avoir des positions différentes. Il y a de la place pour la discussion », argumente Cécile Untermaier. Mais cette liberté d’opinion n’est-elle pas le ferment de divisions futures au sein de la Nupes ? Cette question ne se pose pas, pour le député LFI Bastien Lachaud. « Je fais confiance aux gens. Dès lors qu’ils ont signé un accord, il n’y pas de raison qu’ils ne le suivent pas », affirme le parlementaire, candidat à sa réélection dans la 6e circonscription de Seine-Saint-Denis.

Dans les autres groupes, les positions sont plus nuancées. « Chacun doit pouvoir faire entendre ses positions », réaffirme la députée socialiste Marie-Noëlle Battistel. L’élue, investie par la Nupes, fait campagne pour sa réélection dans la 4e circonscription de l’Isère. Elle annonce déjà qu’elle n’entend pas abandonner son libre-arbitre. « Je pense qu’à l’intérieur de ce nouveau groupe, je m’opposerai à certaines positions s’il le faut et je me mobiliserai pour le reste », prévient-elle.

Du côté des communistes non plus, pas question de faire fi de ses différences. « Se rassembler, ce n’est pas se ressembler sur tous les points », rappelle Sébastien Jumel. Ce député communiste de Seine-Maritime s’était distingué pendant la campagne présidentielle en apportant son soutien à Jean-Luc Mélenchon plutôt qu’au candidat de son parti, Fabien Roussel.

Des députés « insoumis » qui votent à l’unisson (à trois exceptions près)

S’ils reviennent en nombre à l’Assemblée, les « insoumis » eux-mêmes seront-ils toujours sur la même longueur d’onde ? Dans ce groupe, la quasi-totalité des députés ont toujours voté d’une seule voix au cours des scrutins solennels. A trois exceptions près : les députés Jean-Hugues Ratenon, Muriel Ressiguier et François Ruffin. Ce dernier, actuellement en campagne pour sa réélection dans la Somme, avait préféré s’abstenir sur le projet de loi qui visait à inscrire la préservation de l’environnement dans la Constitution. Le reste du groupe « insoumis » avait voté contre cette proposition de la Convention citoyenne, à laquelle l’exécutif avait finalement dû renoncer faute d’un accord avec le Sénat.

Dans son livre Ce pays que tu ne connais pas, paru en 2019 aux éditions Les Arènes, François Ruffin s’était lui-même qualifié d’« électron libre » au sein de son groupe parlementaire. « ‘Electron libre’, cette épithète me paraît juste. J’appartiens à un groupe parlementaire mais, il faut l’avouer, je suis à la fois ici et ailleurs, je fais un peu bande à part », écrivait-il dans un passage repris dans Le Monde.

Mais une telle posture sera-t-elle encore tenable au sein d’un rassemblement élargi ? Tris Acatrinei-Aldea, fondatrice du projet Arcadie, un organe de contrôle de la vie parlementaire, émet des doutes. « Si les ‘insoumis’ obtiennent la majorité absolue, cela va devenir marrant. Parce qu’il ne s’agira plus de simplement s’opposer », prévient celle qui fut attachée parlementaire de Xavier Bertrand entre octobre 2013 et juin 2014. Et cette observatrice de prévenir : « Dans un groupe de 17 députés, les casse-pieds sont tolérés. Mais à 80, ils se font tuer. »





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By cftv1

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